L’intégration du risque de submersion marine dans les politiques locales : une adaptation au changement climatique ?
Résumé
Si en France, l’appréhension et la prise en charge des risques côtiers par les sociétés humaines ne constituent pas un phénomène nouveau (Garnier, 2018), l’action publique s’est considérablement développée au cours des dix dernières années, notamment depuis la tempête Xynthia (Mazeaud, 2015 ; Rocle, 2017) : programmes d’actions et d’expérimentations, stratégies locales et nationales, lois et règlementations, financements de recherches universitaires, études réglementaires et environnementales, journées d’échanges et d’informations, etc. La gestion de la submersion marine s’est professionnalisée, elle est devenue une catégorie de l’action publique locale et nationale. Les élus des communes littorales, et leurs agents publics, ont clairement aujourd’hui développé une « culture du risque ». Ce changement rapide et visible de l’action publique locale est d’autant plus remarquable que d’une façon générale, l’action publique se caractérise plutôt par sa relative inertie (Palier, Surel, 2010). Pourtant, dans leurs discours, nombre de scientifiques déplorent la trop faible prise en compte des enjeux de l’adaptation au changement climatique, voire même l’inaction politique face à l’urgence climatique. Comment expliquer un tel décalage ?
Sur la base d’une enquête sur la fabrique des politiques locales de gestion du risque de submersion dans le département de la Charente-Maritime, cette communication a pour objectif de montrer en quoi la sociologie de l’action publique peut nous permettre de saisir les contraintes et les limites des politiques locales d’adaptation au changement climatique. En effet, l’analyse des configurations complexes dans lesquels agissent les élus locaux et les agents en charge de la gestion de la submersion marine montre que ces derniers ne peuvent purement et simplement mettre en œuvre les préconisations scientifiques. Non seulement, l’action publique s’exerce sous les pressions multiples des acteurs du territoire (Cadiou, 2016 ; Mineo-Kleiner, Meur-Ferec, 2016), mais elle est surtout très largement déterminée par les effets de « dépendance au sentier », le poids des routines institutionnelles, ainsi que par les temporalités politico-administratives. Elle est aussi conditionnée par les ressources disponibles (par exemple les ressources financières, la disponibilité d’une ingénierie, etc.) et les opportunités (par exemple de collaborations sur des programmes de recherche, de réponse à des appels à projets, etc.). En ce sens, l’action publique en matière de gestion de la submersion marine relève moins de la stratégie qu’elle ne s’apparente à une « activité de bricolage politique », entendue « comme un ensemble d’activités visant à résoudre certains problèmes survenant en fonction d’un calendrier relativement contingent (à la fois programmé et improvisé selon des urgences, mais aussi de disponibilités en temps variables), au moyen de savoir-faire, d’outils, de technologies disponibles, mais plus ou moins appropriés, voire incertains » (Frinault 2005). On comprend ainsi que l’adaptation au changement climatique ne peut pas seulement se réduire au volontarisme et à la rationalité des seuls décideurs politiques, mais doit se penser dans le contexte d’un environnement social, technique, politique, plus complexe.
Bibliographie :
Cadiou, S. (2016), Gouverner sous pression?. La participation des groupes d'intérêt aux affaires territoriales, Paris, LGDJ.
Frinault, T. (2005), « La réforme française de l'allocation dépendance ou comment bricoler une politique publique », Revue française de science politique, 55(4).
Garnier, E. (2018), « La mer cet ennemi de plusieurs siècles » - Trajectoires de vulnérabilités et défense contre la mer de l’Antiquité au XXème siècle, Paris, éditions du PUCA.
Mazeaud, A. (2015), « Quand Xynthia fait de l’urbanisation en zone côtière une prise de risque inacceptable. Logiques d’imputation des responsabilités et dépolitisation de la gestion des risques naturels » dans Laronde- Clerac C., Mazeaud A., Michelot A. (dir.), Les risques naturels en zones côtières : enjeux politiques, questionnements juridiques, Rennes, PUR.
Minéo-Kleiner, L. & Meur-Ferec, C. (2016), « Relocaliser les enjeux exposés aux risques côtiers en France : points de vue des acteurs institutionnels », VertigO-la revue électronique en sciences de l'environnement, 16 (2).
Palier, B., & Surel, Y. (2010), Quand les politiques changent : temporalités et niveaux de l'action publique, Paris, L’Harmattan.
Rocle, N. (2017), L’adaptation des littoraux au changement climatique. Une gouvernance performative par expérimentations et stratégies d’action publique, Thèse de sociologie, Bordeaux, Université de Bordeaux.

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